les abeilles de Noël

poussiere d etoiles

 

A la toute fin de l’été dernier, dans la ruche du petit bois, une effervescence inhabituelle s’est déclenchée. Les butineuses avaient tellement travaillé, la reine avait tant pondu, que la ruche était pleine à craquer.

Alors il se passa, bien tardivement en saison, ce qui aurait dû arriver au printemps, un essaim se forma. Une grande agitation anima le sous-bois, la vieille reine et une nuée d’abeilles tournoyèrent longuement dans la clairière, puis s’éloignèrent dans le bleu du ciel, regroupées en une multitude bourdonnante, vers un improbable gîte.

 départ dessaim

Après avoir volé quelques temps, la reine, épuisée, se laissa choir dans un buisson et l’essaim s’agglutina autour d’elle dans les tiges piquantes d’un roncier. Les aventurières parties en reconnaissance revenaient sans avoir trouvé de havre pour la colonie. Deux fois encore la reine exténuée dut s’arrêter au cours de ce vol chaotique à la recherche d’un refuge. Enfin quelques éclaireuses apparurent, joyeuses et excitées d’avoir trouvé une cavité suffisamment spacieuse pour les héberger, dans les vieilles pierres d’un château moyenâgeux.

 La colonie se regroupa. Les cirières aussitôt s‘activèrent à bâtir des alvéoles pour que la reine recommence inlassablement à pondre, malgré la saison tardive. Les avettes, à tour de rôle, régurgitaient le miel qu’elles avaient stocké, pour nourrir leur reine courageuse. Elles se rassemblaient autour de la maman afin de maintenir la chaleur du couvain. L’essaim aventureux reprenait ses activités, les butineuses prospectaient leur nouveau territoire en quête de nectar et de pollen, plus rares en fin d’été qu’au printemps radieux, les gros mâles s’en allaient quérir l’eau de la rosée, les gardiennes montaient la garde.

Ainsi passèrent quelques mois. Les cellules de cire claire s’étaient remplies de miel en prévision de l’hiver. Les premiers frimas regroupèrent jeunes et vieilles autour de leur reine, resserrées sur les brèches en un essaim compact et chaleureux. Les abeilles étaient prêtes à laisser passer la froidure, à attendre les beaux jours.

 

Il advint qu’une nuit les gardiennes alertées se glissèrent jusqu’au cœur de la grappe pour informer la reine que des humains s’étaient installés juste à l’aplomb de leur gîte, sous une voûte moussue. La reine les apaisa :

– Observez-les, mais laissez-les tranquilles. Si jamais ils se montraient agressifs, alors vous attaqueriez.

Au bout de quelques instants, les sentinelles revinrent apporter plus amples informations :

– Ils sont trois, ils ont une charrette comme il y en a devant le U Express. Dedans, ils ont tassé du foin et un petit d’homme y est couché, enveloppé d’une couverture.

– Quelle histoire ! s’écria la reine, intriguée. Elle connaissait les hommes, du moins l’un d’eux, celui qui s’occupait de sa ruche, autrefois. Elle savait qu’ils ont aussi des mères, les humains, et du couvain également. Se pouvait-il qu’un aussi petit essaim d’hommes soit venu s’installer ici, dans les murs délabrés d’un antique château en ruines, en plein hiver ?

Préoccupée, elle s’approcha de la lisière du nid et entendit ces quelques mots murmurés qui s’élevaient dans le souffle glacé de la bise :

– Tu sais, Joseph, j’ai froid, j’ai faim, je n’ai plus de lait pour l’enfant. Si nous allions le déposer sur les marches de l’église ? Le soir de Noël, il y aura bien quelque bonne âme qui le prendra, s’en occupera, l’aimera ?

Joseph n’avait pas répondu.
 

 La reine des abeilles fut saisie d’une intense émotion. Elle avait entendu, sur les ondes qui volent partout et qui perturbent les abeilles butineuses, elle en avait entendu en boucle, de ces informations de mères qui maltraitent, abandonnent ou laissent mourir leurs enfants. A chaque fois, elle, la Mère par excellence, en était perturbée et meurtrie. Comment une femme dont le plus grand bonheur est d’enfanter, peut-elle agir de la sorte ? Par désespoir, par misère, par bêtise, par égoïsme ? Par pauvreté et abandon, sans aucun doute, pour la petite maman qui pleurait, là.

Alors la Reine ordonna avec douceur :

– Mes poulettes, découpez donc les brèches de nos réserves, et apportez-les à ces pauvres gens qui ont faim.

Aussitôt les abeilles intendantes s’insurgèrent âprement :

– Majesté, on ne vous a pas dit que nous n’avons presque plus de nourriture ? A peine de quoi tenir quelques semaines si le froid persiste et si les bourgeons de saule et de cornouiller ne s’épanouissent pas bientôt…

Que faire ? La Reine leva les yeux vers le ciel noir où scintillait une myriade d’étoiles. Et la solution l’éblouit. Elle héla ses abeilles qui se regroupèrent autour d’elle.

– Mes filles, nous allons aider cette petite famille. Vous voyez les étoiles du ciel, vous voyez ces multitudes de fleurs qui tapissent le firmament, eh bien vous allez les butiner, et rapporter de quoi les nourrir, et nous aussi. Je sais, vous aurez froid, certaines ne reviendront pas et mon cœur se déchire. Que celles qui se sentent assez fortes partent. Les plus faibles resteront réchauffer la ruche. Allez, mes belles, je vous aime, allez !
 

D’abord réticentes, mais aiguillonnées par ces paroles de confiance et d’espoir, les abeilles prirent leur essor en hésitant, voletant, indécises, de-ci de-là. Puis, portées par les ondes généreuses de leur Mère, ce fut bientôt un déferlement.

Et un tourbillon de butineuses aux ailes scintillantes, tel mille éclats d’étincelles, s’éleva jusqu’au firmament récolter le nectar des étoiles.


 étoiles ange

Conte inspiré par : Léon l’enfant ourson, d’Antoine Lanciaux, Belles Histoires n° 424


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