Un conte de Noël

La crèche vivantemesse minuit

Dans la nuit, les cloches sonnaient à toute volée, appelant les fidèles pour la Messe de Noël. Quelques flocons de neige virevoltaient. Les groupes emmitouflés se pressaient vers les vitraux illuminés de l’église, havre rassurant dans le froid et les ténèbres.

Monsieur le Curé avait eu l’idée cette année de faire une crèche vivante. Dans un coin de la chapelle de la Vierge, avec l’aide du sacristain et des enfants de chœur, il avait échafaudé un petit hangar recouvert de tôles moussues, dans lequel Fernand, le plus proche fermier, était venu déposer quelques bottes de paille et un bœuf, qui pour l'heure ruminait, béatement couché sur le chaume. L’âne avait été prêté par la Claudine. ll regardait de son œil doux les gens s’installer. Les enfants, excités ane et boeufet curieux,s’avançaient et lui lançaient quelques brindilles, aussitôt rabroués par leurs parents. L’orgue soudain entonna les premières notes du chant d’accueil. Cadichon, affolé, se cabra et se mit à braire avec ardeur. Hi Han ! Hi Han ! Hi Han ! Quel chahut dans l’église ! Le sacristain se précipita et eut bien du mal à calmer la bête terrifiée. L’organiste, rouspétant contre les initiatives du curé, se remit à jouer mezza voce, redoutant un nouvel esclandre. Enfin Monsieur le Curé put commencer la lecture de l’Evangile. 

« En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre. Ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie. Et chacun allait se faire inscrire dans sa ville d’origine. Joseph, lui aussi, quitta la ville de Nazareth en Galilée, pour monter en Judée, à la ville de David appelée Bethléem, car il était de la maison et de la descendance de David. Il venait se faire inscrire avec Marie, son épouse, qui était enceinte. Or, pendant qu’ils étaient là, arrivèrent les jours où elle devait enfanter. Et elle mit au monde son fils premier né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. »

 C’est à ce moment-là que Saint Joseph et la Vierge Marie tenant l’Enfant Jésus devaient se présenter. Lorsqu’ils firent irruption et s’installèrent entre le bœuf et l’âne gris, les fidèles des rangs les plus proches se mirent à murmurer, à s’interpeler, à s’apostropher et chacun dans les bancs, derrière, essayait de voir et de comprendre le motif de cette effervescence.

crèche vivante

– Mais c’est la Josette qu’ils ont pris pour faire la Vierge ! Cette dévergondée !

– Elle ne sait même pas qui est le père de son enfant !

– C’est peut-être le Saint-Esprit ?

– Quel scandale !

– Et St Joseph ! Vous avez vu qui ils ont mis en St Joseph ? Le vieux Léonard !

– Un vieux vicieux et une dépravée ! C’est honteux !

– Il fallait quelqu’un avec une barbe…

– Mais n’importe qui de propre et honnête peut se laisser pousser la barbe !

– Et venir mettre un vrai nouveau-né à côté d’un bœuf et d’un âne ! Dans la paille ! C’est scandaleux, répugnant, infâme !

– Dans la chapelle de la Vierge, en plus !

Bref, le chahut enflait, la réprobation s’exaspérait. On montrait du doigt, on invectivait, et même des injures fusèrent dans l’enceinte de la maison de Dieu.

Monsieur le Curé avait bien du mal à se faire entendre. Il saisit la sonnette de la consécration et se mit à l’agiter furieusement, ce qui ramena quelque calme dans l’assemblée. Mais on entendait encore de ci de là quelques invectives et propos insultants.

Le prêtre put enfin ouvrir la bouche. Il morigéna sévèrement son auditoire, traitant de mécréants et d’égoïstes ceux qui ne prenaient pas en pitié les plus pauvres et les moins bien lotis qu’eux. Il fulmina un moment, puis s’arrêta lorsqu’il s’aperçut que les fidèles, l’un après l’autre, puis par familles entières, quittaient le lieu saint.

– Mais attendez, pourquoi partez-vous ? Ce soir c’est la nuit de Noël où chacun ouvre son cœur et sa porte pour accueillir l’enfant Jésus, l’enfant pauvre, les déshérités et les malheureux, et vous, vous partez, vous refusez l’amour qui vous est donné, et vous refusez de donner à votre tour ?

Il restait là, le pauvre curé, les bras ballants, défait et désespéré. La jeune maman s’était recroquevillée sur son bébé pour le protéger de toute cette haine qu’on déversait sur eux. Saint Joseph avait posé sur son épaule une main protectrice qui se serait voulue rassurante, mais qui tremblait. Tout à coup le bébé se mit à hoqueter, puis ses cris fusèrent et furent répercutés longuement sous les voûtes ancestrales de la petite église.

Alors ceux qui sortaient hésitèrent. Oui, il y avait là un nouveau-né, un bébé pur et sans faute, un bébé innocent. Sa mère n’était pas vierge certes, tout le monde le savait, mais c’était une pauvre fille, qui avait été violée et violentée, et de ce fait rejetée de tous. Mais était-ce de sa faute ? Quant au St Joseph, certes il n’était pas bien propre, pas bien futé, mais pas mauvais bougre au fond, il rendait service aux uns et aux autres moyennant une soupe ou un morceau de lard. Bien sûr, on aurait préféré que ce soit le fils du charcutier ou la fille du boulanger, gens respectables sinon honnêtes, qui soient choisis, mais le curé avait raison quelque part, à Noël il faut ouvrir son cœur aux plus déshérités.

Les gens revinrent en silence, un peu honteux, dans les bancs. Le bébé maintenant tétait goulument le sein de sa mère et les femmes leur jetaient des coups d’œil envieux. Saint-Joseph, gêné, leur tournait ostensiblement le dos, et caressait les oreilles du bœuf pour ne pas montrer son trouble.

Monsieur le Curé reprit la lecture de l’Evangile.

 « Dans les environs se trouvaient des bergers qui passaient la nuit dans les champs pour bergergarder leurs troupeaux. L’ange du Seigneur s’approcha, et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa lumière. Ils furent saisis d’une grande crainte, mais l’ange leur dit : « Ne craignez pas, car voici que je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie pour tout le peuple : aujourd’hui vous est né un Sauveur dans la ville de David. Il est le Messie, le Seigneur. Et voilà le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. »
 

Il était prévu que les bergers et leurs moutons rejoignent la crèche. Ils arrivèrent du fond
de l’église en troupeau serré, avec le chien en serre-file. Certains pensaient que tout ça n’avait pas grand-chose à voir avec une messe de minuit, et leur certitude fut confirmée que ce furent les rois mages qui défilèrent. Comme les chameaux sont rares dans nos campagnes, c’étaient deux gus sous une pelisse qui figuraient la bête exotique, ce qui provoqua des éclats de rire parmi les enfants et des protestations chez les paroissiens scandalisés. Quelqu’un cria :

– On se croirait au cirque !

Lorsque tout ce monde fut regroupé autour de la crèche, les moutons allant et venant dans les allées, le prêtre reprit :

 « Et soudain, il y eut avec l’ange une troupe céleste innombrable qui louait Dieu en disant : « Gloire à Dieu au plus des cieux, et paix sur la terre aux hommes qu’il aime ! »

 L’orgue entonna un Alleluia joyeux que l’assemblée reprit, d’abord avec réticence, puis avec de plus en plus d’ardeur, tant il est vrai que les pleurs d’un petit enfant peuvent changer les cœurs les plus endurcis.

creche avec moutons

 


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