Le conte de Sylviane

Voici le bien joli conte écrit par Sylviane, et qui a été sélectionné pour paraître dans le tome 2 des Contes et Légendes de Vendée, édité par Grrr...Art.
Félicitations !

LE PALAIS DES MOTS

Il est à Noirmoutier, à l'ombre du château, un très joli quartier qui, loin de la rue piétonne, de ses touristes et de ses babioles made in China, respire l'authenticité. J'aime beaucoup cet endroit, ses jolis jardins, ses fontaines et son calme.

Un après-midi que j'avais succombé à son charme et qu'un banc ombragé par une treille avait accueilli mon envie de paresse, j'ai surpris la conversation suivante qui s'échappait au-dessus d'un magnifique mur de pierre habillé de lierre :

- "Dis, Papy Maurice, tu voudrais bien me parler encore de quand tu étais sur un grand bateau qui allait très très loin ?"

-         "Tu n'en a pas assez de mes vieilles histoires, Julie ?"

-         "Oh non, et puis ça me donne plein d'idées pour les cours de français !"

J'ai failli quitter mon refuge, consciente de ma curiosité mais j'avais très envie, moi aussi de m'évader avec Julie et son Papy Maurice. J'avais tout de suite imaginé une fillette blonde portant un joli chapeau de paille et un Papy Maurice buriné par les embruns, âgé, usé par ses multiples traversées, s'appuyant sur une canne et coiffé de l'incontournable casquette de capitaine.

-         "Bon, comme tu veux, mais cette fois, je vais te raconter une aventure qui m'est arrivée tandis que je naviguais à quelques encablures d'ici, un matin, au large de Noirmoutier, tout près du Pilier.

J'étais dans ma barcasse, à rêver plutôt qu'à pêcher lorsque j'ai entendu une drôle de petite voix qui m'appelait.

-        "Maurice, Maurice, viens voir, j'ai quelque chose à te montrer"

C'était un étrange petit poisson volant. J'en ai vu bien des fois à la proue des navires lorsque je voguais dans les mers lointaines, mais celui-là était vraiment très particulier...... et il parlait !

Curieux et intrigué, je l'ai suivi. Il m'a entraîné un peu plus loin, dans une crique au creux des rochers et il a prononcé une phrase bizarre tandis que j'eus l'impression de perdre le contrôle de ce je pensais et de ce que je disais, Mon cerveau était comme ensorcelé.

"Maître, voici Maurice qui franchit les coulisses
Que s'accomplisse le maléfice"

et nous sommes entrés tous les deux dans une sorte de grotte. Et alors là ma petiote, j'ai eu les chocottes.....

Il y avait à l'intérieur, une grande maison, séparée par des cloisons, ressemblant à une prison.

Sur les portes, des noms : Jules, Camille, Augustin, Isabelle, Patrice, Capucine et bien d'autres encore, perdus dans le décor d'un très long corridor.

La première cellule était celle de Jules. J'y entre sans préambule. Il était fort comme un hercule, avait les yeux comme des globules et frisait le ridicule. Ici, pas de libellules, mais plutôt des tarentules, et des bidules qui gesticulent. Dans une capsule, une minuscule campanule se désarticule pour rejoindre la renoncule. On me bouscule, je bascule, doucement je me recule et je circule vers le vestibule.

Je vais ensuite dans la bastille de la gentille Camille. Elle se maquille avec une brindille, s'habille d'espadrilles et porte une mantille. Ici, tout scintille et cela m'émoustille. Mes pupilles s'écarquillent en voyant les jonquilles qui frétillent et les myrtilles qui s'entortillent. Une bille roupille, une cédille babille avec une pastille mais voilà Camille qui me houspille et s'égosille pour une peccadille, une broutille. Alors, sans prendre ma béquille, je sautille vers l'écoutille espérant retrouver ma famille.

Mais non, car Augustin le lutin m'a atteint et je dois écouter son baratin. C'est une histoire de pantin qui faisait un festin assis sur un strapontin en rotin. Il mangeait du turbotin assaisonné avec du thym qui était, paraît-il, amer comme chicotin. Il aurait préféré le picotin au gratin de son ami le bouquetin. Refusant d'entendre tout le bulletin des potins de ce diablotin, j'ai laissé là ce plaisantin en filant comme un clandestin avant de devenir complètement crétin.

C'est Isabelle, toute vêtue de dentelles, qui maintenant m'interpelle et me conduit vers une échelle tenue par des sauterelles et menant à une tourelle. Là-haut, rien de réel. Une tourterelle joue du violoncelle, une jouvencelle prépare dans une gamelle une béchamel à la cannelle et à la citronnelle. Une coccinelle appelle une hirondelle pour jouer à la marelle, tandis qu'une mirabelle termine une aquarelle en écoutant une ombrelle chanter une ritournelle. Tout m'ensorcelle.

Et la visite continue car Patrice crierait à l'injustice si je n'allais voir son édifice qui est une oasis en pain d'épice. Une saucisse qui a la jaunisse joue au tennis avec une écrevisse qui gagne son service. Un narcisse et un myosotis se font complices et tissent une bâtisse autour de l'hélice d'une clovisse qui ratisse des immondices. Une dessinatrice esquisse avec malice une cicatrice sur la joue de l'institutrice. Une cantatrice se fait tentatrice et me glisse une amaryllis que j'accepte, comme un novice.... Mais voilà que la police et la milice envahissent la bâtisse Je me rapetisse et je me trisse.....

Capucine habite une mezzanine. C'est une gamine mutine qui ressemble à Mélusine. Elle se dandine et danse la biguine avec Amandine, sa benjamine. Elle est câline, la coquine et très féminine avec sa crinoline en popeline, sa capeline de mousseline et ses ballerines de citadine. Ses yeux sont des aigues-marines qui me font penser à une ondine. Elle me taquine, me fascine et me dessine une brigandine pour pêcher la sardine au large des Îles Grenadines. Mais la visite se termine et une arlequine chagrine s'obstine à me jeter de cette cabine...

Me voici donc dans le couloir, très noir, et j'étais au désespoir de quitter cette histoire.

Toutes les lettres se bousculaient dans ma tête, essayaient de faire des mots pour jouer avec d'autres mots et j'avais le cerveau comme un tonneau. J'étais prisonnier de ce flibustier qui m'avait mystifié.

Tandis que je cherchais comment sortir de la grotte, un gros goéland m'interpella :

-         "Holà Maurice, sais-tu où tu es ?"
-         "Dans un endroit où les mots malmènent les vieux matelots."
-         "C'est le Palais des Mots, ici ce sont eux qui commandent, même aux animaux."
-         "Et que faire pour sortir de ce ghetto ?"

-         "Et bien, choisis trois mots et si le Maître-Mot les trouve assez beaux, tu seras libre de regagner ton bateau".

Sans réfléchir, j'ai dit : "Immensité – Horizon et Tempête"

Et c'est ainsi que je me suis retrouvé sur ma goélette en train de guetter les mouettes à la lunette.

Vois-tu, fillette, depuis ce jour-là, je respecte davantage les mots, je surveille mon langage.... et j'évite soigneusement d'approcher le Rocher du Pilier !

Mais toi, Julie, malgré tous les textos, msn et autres je-ne-sais-quoi que tu envoies et que tu reçois dans un patois indigne de toi, essaie toutefois de respecter, parfois, notre bon vieux "françois". »

J'étais subjuguée par ce que je venais d'entendre, Je me demandais si je n'avais pas rêvé. J'écoutais encore...... Mais c'était l'heure du goûter et Julie devait se régaler de bonnes tartines et de confitures faites dans la maison dont je devinais le toit au-dessus du mur.

J'ai donc quitté mon asile bienveillant encore sous le charme de ce curieux récit

Le Rocher du Pilier est-il vraiment habité de personnages étranges qui attirent les marins dans leur repaire ? Et ces créatures, n'auraient-ils pas pour mission de nous rappeler la richesse de notre langue et de tous ces mots que nous prononçons sans y penser ? D'autres marins ont-ils subi le même sort que Maurice ? Comment sont-ils sortis de cet univers surnaturel ? Les habitants sont-ils  prisonniers et qui est donc ce Maître-Mot ?

Quelques jours plus tard, pensant toujours à Maurice et à son expédition, je me suis retrouvée, par hasard, peut-être, face au Rocher du Pilier, un soir, tandis que le soleil s'enfonçait doucement dans l'océan et que mouettes et goélands menaient une joyeuse sarabande. Et là, j'ai vu, de mes yeux vu quelques grosses lettres majuscules s'échapper et de dissoudre dans la brume naissante...

Cette histoire avait été racontée par Sylviane à l'occasion du Lire en Fête, et vous en trouverez une version décorée en descendant cette page.

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Et puisque c'est bientôt Noël, allez tout en bas de la page, et amusez-vous à relire nos toutes premières histoires !


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